échos du front hédoniste

21 février 2004

le nagual hédoniste (long)

classement : culture; auteur : Max à 17h49

L’objet de cet article est de proposer une lecture de Carlos Castaneda sous l’angle de l’hédonisme.
Ce texte est antérieur à la création de EFH. Il trouvera ici d’autres lecteurs.

Ma connaissance de l’hédonisme est modeste et doit tout aux conférences de Michel Onfray à l’Université Populaire. Après leur diffusion, l’été dernier sur France Culture, je les ai reprises sur le site internet de cette radio, pour pouvoir les écouter dans leur totalité. Elles m’ont partiellement réconcilié avec la philosophie. J’avais toujours cru que ma distance par rapport à cette discipline était uniquement due à ma culture intellectuelle, de nature plutôt scientifique, qui me rend suspecte toute tentative d’explication ou de représentation du monde qui ne propose pas de système de validation et de confrontation au réel. Je sais, maintenant, que la pensée dominante, platonique et judéo-chrétienne, dualiste, idéaliste et ascétique, avec laquelle j’ai toujours été en opposition, a empêché l’expression des courants d’idées matérialistes hédonistes, dont je me sens beaucoup plus proche.

Il y a longtemps, par contre, que je fréquente les livres de Castaneda. Je les ai rencontrés très jeune, dans les années 70. Les deux premiers livres étaient très populaires à ce moment là, en grande partie à cause de la vogue des drogues, car il y raconte ses expériences psychotropiques sous l’emprise de diverses plantes, peyotl, datura, etc. C’était le sujet de sa thèse en ethnologie. L’usage de drogues tient, en fait, une place mineure dans la relation faite par CC de l’enseignement qu’il a reçu. La dizaine de livres publiés sur près de trente ans pour décrire tous les aspects de cette connaissance montre une représentation du monde passionnante. Si le succès de librairie a toujours été au rendez-vous, l’écho dans le monde intellectuel est resté très faible, presque toujours négatif et condescendant. Comme pour l’hédonisme?
Il est courant de présenter CC comme le grand-père du New-Age. C’est un contresens complet, car le mouvement New-Age, dont les frontières sont assez floues, est principalement un avatar contemporain de l’idéalisme ascétique dualiste.
Je tiens à dire que je n’ai pas tranché, à ce jour, si la cosmogonie de CC est valide ou non. Si son œuvre est ce qu’elle prétend être, la relation d’une initiation vécue à une connaissance élaborée pendant des millénaires, ou bien si c’est un œuvre de fiction. Dans ce dernier cas, elle reste intéressante comme "philosophie", par les idées qu’elle propose, mais une bonne part de sa pertinence comme "mode de vie" serait perdue.

le nagual hédoniste

Un résumé des grandes lignes de cette connaissance, et les rapprochements avec l’hédonisme.

  • Le fond de l’enseignement consiste à faire appréhender aux apprentis, la nature profonde de l’univers. Il s’agit d’abord d’apprendre à voir, c’est-à-dire à développer une perception du monde, différente de celle que nous connaissons.
    Il est question de perception, au sens sensoriel du terme. Elle passe par le corps, qui joue un rôle central dans l’accomplissement du sorcier.
  • Pour celui qui voit, l’univers est baigné d’une énergie consciente, qui lui apparaît comme une lumière scintillante. Tous les êtres conscients se voient comme une bulle de conscience distincte, au sein du grand bain. À sa mort, la conscience d’un être vivant se dilue dans le flot. Tous les êtres biologiques, animaux, végétaux et insectes sont des êtres conscients et forment trois groupes distincts.
    La nature "physique", matérielle, de la conscience. La dilution de la conscience individuelle avec la mort. Le partage de la conscience avec tous les vivants.
  • La bulle lumineuse d’un être humain, de forme ovoïde, comporte un point particulier, particulièrement brillant, dont la position détermine la manière dont cet individu perçoit le monde. Chez un nouveau-né, ce point est mobile. Très rapidement, grâce à l’apprentissage que lui prodigue son entourage, il apprend à fixer ce point d’assemblage et donc à percevoir le monde qui l’entoure comme l’ensemble de l’humanité. Tous les humains ont ainsi un point d’assemblage situé sensiblement à la même position. Cette position est acquise. C’est la position de la raison, de la rationalité.
    La nature acquise de la perception du monde.
  • Chaque bulle de conscience semble formée d’une multitude de petites fibres lumineuses vibrantes. Chacune d’entre elles est en relation, en résonance, avec une partie du flux de conscience extérieur à la bulle. L’intensité lumineuse et la mobilité de ces fibrilles sont déterminées par la position du point d’assemblage qui conditionne ainsi la perception du monde. Pourrait-on voir ici les "simulacres" d’Epicure?
  • L’apprentissage des sorciers consiste justement à redonner de la mobilité à ce point. Cela leur permet de percevoir le monde autrement, voire si le déplacement est d’une plus grande amplitude, d’assembler d’autres mondes. Cette mobilité doit s’acquérir avec prudence, car il faut pouvoir revenir à la position normale, faute de quoi le téméraire se perd dans la folie ou dans la mort. La capacité de voir est justement celle de déplacer le point d’assemblage sur une position particulière. Hors de la position de la raison, le sorcier perd sa capacité à élaborer des concepts (Tonal), mais il devient capable de connaissance directe, de science infuse (Nagual). Il peut, par exemple, voir la nature d’une maladie.
    Notion de plusieurs mondes simultanés accessibles par la perception.
  • Les sorciers, qui détiennent et perfectionnent cette connaissance depuis des millénaires, forment plusieurs lignées qui se la transmettent de génération en génération. Au sein d’une lignée, chaque génération forme un groupe. Ce groupe forme à son tour un nouveau groupe de disciples et l’enseigne. Les disciples sont choisis en fonction de critères particuliers (des indications de l’Esprit), sans considération d’ethnie, de culture, ni de sexe. Il n’y a pas, ici, l’élitisme propre aux ésotérismes. Ce ne sont pas non plus des "écoles" comme le Jardin. Le choix de ce mode de transmission obéit à des considérations pratiques d’efficacité, comme au besoin de discrétion face aux répressions des églises.
  • La connaissance de ces sorciers s’est donc élaborée progressivement, par une succession d’excursion du point d’assemblage, pour engranger des expériences, suivies de retour à la raison pour analyser, comprendre et conceptualiser ces acquis. Ce processus est le même pour la lignée dans son ensemble et pour chaque individu sorcier (phylogenèse, ontogenèse). C’est une des caractéristiques de cet enseignement, d’imposer à chaque génération l’expérimentation, la validation et la reformulation du mythe dans le langage propre à son temps, avant de le transmettre à son tour.
    Validation par l’expérience personnelle.
  • Si tous les êtres biologiques sont conscients, l’inverse n’est pas vrai, car il existe des êtres conscients non organiques. Ces sorciers les appellent les Alliés. Lorsque son point d’assemblage se déplace en position de voir, le sorcier est à même de percevoir et d’entrer en contact avec ces Alliés. Ici encore la prudence est de mise car, comme tous les êtres vivants entre eux, les Alliés sont susceptibles d’être prédateurs pour les humains. Par la fréquentation mesurée des Alliés, qui vivent très longtemps, les sorciers sont à même d’enrichir leur connaissance. A cause des risques inhérents à la fréquentation de ces Alliés, il est préférable de les pratiquer en rêve.
    Je ne sais pas si l’on pourrait tenter de rapprocher ces Alliés des dieux Epicuriens. C’est peut-être abusif. Par contre, par beaucoup d’aspects, les relations entre les Alliés et certains sorciers qui les rencontrent rappellent un autre grand mythe de l’humanité "le contrat de Faust".
  • Le rêve du sorcier est d’une nature différente du rêve commun. C’est une forme de rêve conscient et contrôlé. Les actions d’un rêveur, contrairement à celles d’un dormeur, ont lieu dans le réel et le modifient, même si ce réel est différent du nôtre. L’art du rêve est un aspect majeur de la formation d’un sorcier. Il apprend ainsi à développer les capacités de son corps de rêve, une forme de dédoublement. Lorsqu’un sorcier rêve, son corps normal semble au repos, comme celui d’un dormeur somnolent, alors que son double est capable de prouesses. Un non voyant ne saurait faire la différence entre le double de rêve d’un sorcier accompli et un humain normal.
  • L’accomplissement ultime du sorcier, qu’il est jusqu’au bout incertain d’atteindre, est le feu du dedans. Après avoir longuement pratiqué le déplacement de son point d’assemblage et avoir ainsi parcouru tout l’éventail de la perception, lorsqu’il a réussi à se remémorer et à comprendre toutes les expériences ainsi acquises, il est prêt à quitter le monde. Il le fait dans un acte volontaire où il embrase simultanément toutes ses fibres lumineuses dans une perception ultime et totale. S’il réussi ce feu du dedans, sa conscience peut résister à la dilution fatale, contrairement à celle du commun des mortels, qui n’a que peut de temps pour profiter de cette illumination transcendantale. Quoique mort en tant qu’être humain, le sorcier est ainsi capable de faire survivre sa conscience à la mort de son corps.
    La possibilité que la conscience puisse survivre à la mort du corps peut sembler très idéaliste. Ce n’est pourtant pas une survie éternelle mais une transmutation dans une forme de conscience différente à longue durée de vie, un peu comme celle des Alliés. N’oublions pas, d’autre part, que toute la conscience de l’univers est d’une nature tangible, perceptible, matérielle. Ces sorciers, survivants dans une forme de vie plus subtile et longue, ne sont-ils pas les dieux d’Epicure?
  • Il n’y a pas de dieu dans cette cosmogonie, mais un Esprit omniscient, sans morale ni jugement. Il n’y a pas de destins individuels prédéterminés. Chaque être conscient a la capacité d’atteindre l’accomplissement absolu de la perception totale. Les lignées de sorciers qui ont élaboré des techniques d’apprentissage et de transmission de leur savoir n’ont pas l’exclusivité sur la connaissance mais seulement la maîtrise d’un chemin. Castaneda se présente comme le dernier avatar de sa lignée qui, pour des raisons techniques de sorciers, n’aura pas d’autre génération après la sienne. Du coup, il s’est donné pour tâche de faire connaître au public cette connaissance des Naguals.
    Ici encore, l’Esprit semble rappeler le Dieu des idéalismes. Mais il est d’une nature fondamentalement différente, beaucoup plus matérialiste. Il est une sorte de force universelle qui pousse vers plus de conscience. Une sorte d’inverse de l’entropie de la thermodynamique. S’il existait d’hypothétiques particules supra-lumineuses, comme certains physiciens l’ont envisagé, la transposition de la théorie de la relativité montre qu’elles formeraient une sorte de monde "d’information" en augmentation permanente. La description de l’Esprit, l’Intention, est très similaire à une telle force de connaissance.

Les points de résumé ci-dessus, repris d’un papier antérieur sur CC, n’ont pas été dégagés en pensant à la comparaison avec l’hédonisme, mais pour synthétiser les grandes lignes de cet connaissance. En écoutant ces conférences sur l’hédonisme, de nombreuses analogies me sont venues à l’esprit. Voici celles qui me reviennent en mémoire.

Ne pas craindre la mort. Chez les Naguals, la maxime est "Prends ta mort pour conseillère". Savoir qu’il est mortel, que sa vie peut s’arrêter à tout moment, permet au guerrier le détachement indispensable vis-à-vis des choses sans importance; et l’amène à concentrer son intention vers sa quête de connaissance. La mort est une expérience libératoire et ineffable qu’il n’y a pas lieu de redouter. Le guerrier (de la connaissance) doit vivre chaque moment et chaque acte de sa vie en sachant qu’il peut être le dernier. Il ne doit rien avoir à regretter au moment de mourir et comme cela peut arriver à tout moment, il doit agir de façon à être toujours prêt à mourir.

L’humour contre la prétention. Un point absolument récurrent dans l’enseignement concerne l’autocontemplation. Si les êtres humains sont incapables d’appréhender le monde, dans toute sa complexité, c’est parce qu’ils sont omnubilés par leur discour intérieur, dont le seul objet est de parler de soit même. Toute leur capacité conceptuelle est mobilisée par la représentation de soi. Ils sont le centre de leur représentation du monde. Pour les sorciers, cette obsession de soi consomme la majeure partie de l’énergie d’un humain, qui se trouve alors incapable d’en mobiliser pour activer ses capacités perceptives. Les récits de CC sont émaillés de scènes où les sorciers du groupe enseignant créent des situations cocasses à leurs yeux par la manière dont les apprentis se drapent dans leur prétention dérisoire. Les rires, parfois homériques, des sorciers sont omniprésents dans toutes les confrontations entre CC et ses maîtres.

Le Tonal et le Nagual ou l’équilibre entre représentation et perception. Tonal et Nagual sont des concepts assez complexes de cet enseignement. La bulle de conscience d’un humain est divisée en deux moitiés. L’une est Tonal, le coté droit, l’autre est Nagual, le coté gauche. Le mode Tonal est celui que nous connaissons. Celui de la représentation du monde par des concepts, le monde des idées. Le Nagual est la capacité de savoir par perception directe de comprendre intimement le monde sans le formuler. L’homme moderne est entièrement dominé par son Tonal et ignore complètement le Nagual. Les sorciers ne rejettent pas la raison. Au contraire, ils savent que c’est un acquis fondamental de l’humanité. Ils pensent qu’elle doit permettre de comprendre le monde mais qu’elle ne doit pas remplacer la perception par la représentation. Le sorcier, par des va-et-vient permanents entre perception et analyse, enrichit sa connaissance et sa compréhension de l’univers. On notera au passage que les sorciers se conforment ainsi au commandement de l’Aigle (une autre métaphore de l’Esprit) qui est avide de connaissance et "dévore" la conscience des mourants. Le paradoxe magnifique est qu’ils considèrent cette quête de connaissance comme la gloire de l’être humain. La survie de la conscience à la mort biologique ne relève pas de la récompense, du mérite ou de la reconnaissance des élus. C’est le résultat d’une maîtrise des paramètres qui règlent l’univers. Par la connaissance et la compréhension des forces et des mécanismes en jeu, le sorcier accompli peut "tromper" l’Aigle dévoreur de conscience et maintenir la cohésion de sa conscience de soi au-delà de sa mort biologique, pour un certain temps…

Lutter contre les habitudes. Le déplacement du point d’assemblage est le moyen de modifier sa perception du monde. Les sorciers affirment que le point d’assemblage est fixé dans sa position courante par la force de la socialisation. La répétition quotidienne et permanente de comportements routiniers est un des aspects du fonctionnement du Tonal et concourt à stabiliser le point d’assemblage à sa place. En rejetant les comportements automatiques, en se mettant sans cesse dans des situations nouvelles et déstabilisantes, les apprentis sorciers cherchent à redonner une petite mobilité à leur point d’assemblage qui devient ainsi plus souple et apte à de plus grands déplacements.

La sexualité. Ici encore pas de considération morale en ce qui concerne la sexualité. Le seul critère est énergétique. On a déjà mentionné que les sorciers considèrent que les humains gaspillent la majeure partie de leur énergie, dans l’autocontemplation. Comme les sorciers ont besoin d’énergie pour voir, et pour leurs expériences perceptives en général, la source principale d’économie est cette autocontemplation. Comme ils considèrent que la quantité totale d’énergie dont dispose chaque être humain est fixée à la conception de celui-ci et diffère selon les individus, la sexualité devient un luxe, que peut ou non se permettre l’apprenti sorcier. S’il a beaucoup d’énergie, parce qu’il a été conçu dans un rapport sexuel ou le plaisir était fort, il peut en consommer une partie dans sa sexualité. Si, au contraire, il est le fruit d’un "rapport triste", il n’a pas de marge. Il devra alors, pour être capable de voir et de voyager dans les autres mondes, économiser son énergie sexuelle. Encore une fois c’est une considération pragmatique, comme toute la pratique des sorciers.

La génération. Sûrement un des points les plus socialement subversifs. En effet, les sorciers considèrent que la procréation a pour conséquence de créer un déficit énergétique important, chez les deux parents. Ce déficit est visible dans la bulle lumineuse, comme une zone sombre au milieu, vers le ventre. Ce trou s’agrandit avec le nombre d’enfants. L’idée qu’être géniteur soit un handicap vers l’accomplissement de soi n’est sûrement pas recevable socialement. Il semble possible, ici encore, de surmonter ce déficit, dans une certaine mesure. Il y a des sorciers parents. Mais il ne semble pas possible d’être "fini au pipi", multigéniteur et libertin pour être sorcier, même en faisant l’économie de sa prétention.

Féminin - masculin. On a déjà dit que les deux sexes sont également capables d’atteindre l’accomplissement des sorciers. Il faut noter toutefois que les hommes et les femmes semblent disposer d’aptitudes partiellement différentes. Les femmes sont dotées d’une matrice qui est considérée comme un organe perceptif par les sorciers. Ici encore, l’usage de l’utérus comme voie de perception est contradictoire avec sa fonction reproductrice. Les femmes seraient donc plus naturellement du côté Nagual que les hommes qui reposeraient plus sur leur Tonal. C’est relativement conforme au sens commun, donc un peu décevant à mes yeux, mais compensé par la fonction de perception de l’utérus.

Dogmes, rituels et liturgies. On ne trouve rien de tel dans cette connaissance. Seulement des techniques et des méthodes. Il semble que la lignée des sorciers rencontrée par CC soit particulièrement remarquable par le travail de dépouillement de leur tradition de tous les rituels qui ont pu l’encombrer dans le passé. La position sur le dogme est particulièrement intéressante. Ils définissent l’ensemble des concepts et des métaphores qu’ils utilisent pour décrire leur connaissance de l’univers comme un mythe. Tant que le sorcier est un apprenti il doit l’accepter comme tel, un mythe. Au fur et à mesure de son accomplissement, il doit revisiter chaque aspect du mythe et le confronter à son expérience propre. Ensuite, avec la maîtrise de son art, il lui appartient de le reformuler pour la génération suivante. À ce stade, le mythe est devenu, pour lui, une réalité tangible, dont il peut mesurer la distance avec la formulation métaphorique qui lui a été transmise. En le reformulant dans le langage de son temps, avec ses propres métaphores, en référence aux connaissances rationnelles contemporaines il évite d’en faire un dogme. L’attitude de l’apprenti confronté au mythe s’appelle le devoir croire. Bien que sa raison soit incapable de trancher sur la validité du mythe, il doit faire l’effort de l’accepter pour vrai, en attendant de pouvoir le corroborer. En même temps il doit garder la distance critique indispensable vis-à-vis des métaphores et du danger de contresens qui leur est inhérent. Cette attitude paradoxale est le devoir croire de l’apprenti, qui n’a rien à voir avec la foi qu’exigent les dogmes.

Connu, inconnu et inconnaissable. Pour les sorciers qui voyagent dans la perception de l’univers et des mondes qui le composent, il y a le connu l’inconnu et l’inconnaissable. Le connu, comme pour nous, est tout ce que recouvre la raison, la pensée rationnelle,. L’inconnu est encore extérieur à la raison mais lui est accessible. La gloire de l’être humain est cette quête d’élargissement de la pensée rationnelle et de la compréhension de l’univers qu’elle permet. L’inconnaissable, quant à lui, est un domaine totalement inaccessible à la pensée rationnelle. Le sorcier peut en faire l’expérience, il peut en avoir la perception, voire une forme d’appréhension immédiate, mais il ne pourra jamais le rendre accessible à la pensée rationnelle. Je ne sais pas si l’inconnaissable peut renvoyer à quelque chose dans l’hédonisme, mais il est intéressant de le rapprocher du théorème de l’incomplétude de Gödel. La démonstration de ce théorème, dans les années 30, a montré que tout système de représentation conceptuelle contient la preuve de son incomplétude et, donc, de son incapacité à englober la totalité de l’univers.

Le moule de l’homme. Parmi les expériences de perception de l’apprenti sorcier, se trouve la confrontation au moule de l’homme. La bulle de conscience de l’être humain se situe dans un sous ensemble de toutes les "bandes" de lumière consciente. La majeure partie de ces émanations conscientes qui baignent l’univers ne sont pas impliquées dans la bulle de perception d’un humain normal. Si le sorcier accompli est capable de les percevoir, en déplaçant son point d’assemblage très au-delà de la bande de conscience de l’humain, c’est un exploit inaccessible au débutant. Mais la confrontation à l’ensemble des émanations qui concernent l’humain procure un sentiment de bonheur ineffable, un sentiment d’appartenance et d’empathie avec quelque chose qui, dans un premier temps, est perçu comme la quintessence divine de l’humanité. Tous les humains confrontés par hasard à cette expérience, parce que leur point d’assemblage s’est accidentellement déplacé sous l’emprise de la fièvre, de la faim, de drogue ou de quasi-mort, sont persuadés de rencontrer Dieu. La majorité des apprentis, imprégnés depuis plusieurs siècles de culture chrétienne, ne pense pas autrement. Don Juan, le maître de CC, ne manque pas de lui demander avec humour pourquoi les hommes rencontrent toujours Dieu, le Christ, Bouddha ou un saint, alors que les femmes sont, sans coup férir, en présence de Marie, de Shiva, Fatima ou sainte machine. En fait le voyant est confronté à lui-même, à ce qui fait l’essence même de sa conscience. Sa raison, incapable, à ce stade, de concevoir ce qui arrive, se raccroche au concept social le plus proche. La répétition et l’élargissement de cette expérience permettent d’en mesurer la vraie nature.

Bonheur et plaisir. Ils ne jouent pas un rôle central dans la motivation des sorciers. En ce sens, ils ne correspondent pas à une définition simpliste de l’hédonisme. Les sorciers apprécient à coup sur les petits bonheurs et plaisirs de la vie, rejettent avec vigueur les satisfactions mortifères de l’autocontemplation, cultivent l’humour et le rire comme une source inépuisable de plaisir. Mais la motivation centrale de leur vie et de leurs actions est la découverte des mystères insondables et fascinants de l’univers

L’amour. Comme le plaisir, l’amour est présent sans jouer de rôle clé dans la vie du sorcier. Don Juan s’est étouffé de rire le jour où CC a invoqué l’amour comme une réponse possible à la question du sens de la vie. La raison en est que les sorciers pensent que les humains nomment amour ce qui n’est que l’amour de soi. La recherche de l’amour n’est que le besoin d’être aimé.

Ascèse et exigence. Il y a une exigence extrême du sorcier vis-à-vis de lui-même, sur le plan physique et moral. Les maîtres ne cessent d’expliquer que ce n’est pas une question de morale ou de mérite, mais une pure considération pragmatique. Le propos est de récupérer, remobiliser et économiser l’énergie indispensable aux expériences sensorielles. Il leur faut avoir un corps en bon état car tout dépend de lui. Pour résister à la terreur que peut provoquer un voyage dans l’inconnu, "il faut des tripes en acier". Exercices physiques, dévoilés dans un des derniers ouvrages sous le nom de Tenségrité, pratique du rêve, techniques de l’art du traqueur, qui consiste à se mettre sans cesse dans des situations impossibles pour briser la routine et s’obliger à sortir de soi-même, forment le quotidien du guerrier.

L’univers prédateur. L’univers est fascinant, merveilleux, ineffable, terrifiant et prédateur. Comme le monde vivant nous le montre, chacun se nourrit aux dépens d’une autre forme de vivant. L’homme n’échappe pas à cette règle. Il peut être l’objet de prédation de la part des Alliés et sa conscience est "consommée" par l’Aigle. À moins que le sorcier puisse donner un substitut de conscience, une représentation du monde, tout en préservant la sienne. Il est même fait allusion au fait que la marche vers la conscience du genre humain, pris dans son ensemble, serait actuellement arrêtée par une force prédatrice. Les sorciers voient que le sommet de la bulle de conscience lumineuse d’un être humain normal est l’objet d’un mouvement d’ondulation qui n’appartient pas au genre humain; marque de sujétion. Les sorciers accomplis, en revanche, se sont libérés de cette emprise, cette partie de leur aura vibre normalement. Les humains comme des tomates dans le jardin de la conscience?

Conclusion en forme de question : Pourquoi chercher à rapprocher un ésotérisme millénaire élaboré et transmis par des Amérindiens, d’une philosophie de la Grèce antique? Au-delà de la simple curiosité intellectuelle qui envisage l’hypothèse d’une corrélation à travers l’extrême Orient de la haute antiquité, ou celle d’une concordance reflétant le réel, se pose la question de la pertinence d’un corpus philosophique en tant que mode de vie. La "philosophie à vivre" des antiques. Si nous nous sentons, vous et moi, beaucoup plus d’affinité avec le modèle hédoniste qu’avec l’idéalisme ascétique, il me semble important de confronter ces modèles à l’épreuve du réel. La science moderne est un outil magnifique pour faire le tri de certains concepts. À ce jeu l’hédonisme s’en sort plutôt bien, mais il est évident que certains aspects de la connaissance lui échappent. Le corpus des naguals rapporté par CC, s’il est authentique et si, effectivement, il a été régulièrement validé par l’expérience des sorciers voyants, offre une représentation beaucoup plus détaillée et précise de l’univers, sans contradiction patente avec les connaissances scientifiques actuelles, et, à mon sens, du bon coté de la barrière idéologique.

Pour ma part, comme je le mentionnais au début de ce papier, je n’ai toujours pas le moindre élément de vécu personnel qui me permette de valider, ne serait-ce qu’une partie de ce corpus, afin de le faire passer du statut d’idée séduisante, comme l’hédonisme, à celui du devoir croire; ou, au contraire, de le rejeter dans la catégorie infamante des affabulations sans validité.

Max Barel


Commentaires

  1. Ce commentaire ne saurait pas porter sur votre lecture de CC parce que j’ignore tout de son oeuvre.
    En revanche, votre méfiance, ou vos préjugés à l’égard de la philosophie en général, et le fait que michel Onfray vous ait permis d’évoluer, en bien, je crois, me donne envie de vous rappeller sommairement certains points essentiels de cette rigoureuse discipline. (Vous me passerez les évidences, j’espère; une lapalissade vaudra toujours mieux qu’un non dit).
    1) La philosophie est une invention des grecs, qui en tant qu’ “Art” de penser, technique de l’esprit, est l’art de dialectiser, ou l’effot de penser et de s’exprimer de façon la moins confuse qui soit. La philosophie s’est originellement élaborée en opposition à la sophistique, et était, en principe à tout le moins, mue par le désir de lumière et de vérité. La dialectique, ou l’art de distinguer, s’est construite avec des outils mathématiques et logiques, dont les plus ancestraux et actuels sont le principe de non contradiction, et la démonstration. Ce qui se passa alors en Grèce, c’est que la philosophie très vite se montra capable de comprendre la rhétorique, la sophistique, le mythique, le poétique, le politique, la démonstration mathématique (le contraire étant bien moins certain), et qu’elle élabora sa propre logique formelle, qui depuis n’a pas cessé d’évoluer. Ce qui signifie que dès ses premières heures, la philosophie s’est chargée du souci scientifique.
    2) Le philosophe serait selon l’étymologie l’ami de la sagesse. Je remarquerai juste que les plus grands philosophes furent tous, sans exception, des hommes forts passionnés, cette passion fut-elle la raison elle-même.
    3) La philosophie est actuellement pluridisciplinaire, et ne pouvant comprendre un monde de plus en plus complexe en un seul système (ceci était la prétention des lumières), ni en une encyclopédie, elle se diversifie et se complexifie avec ce monde.
    4) Un point capital : les sciences exactes ont été fondées par Descartes, qui était aussi un mathématicien de génie ( Il a trouvé, entre autre, les sinus et les cosinus).
    5) Autre point capital: Descartes est une chose, le catésianisme autre chose. Ceci vaut pour tous les grands auteurs.
    6) S’il est vrai que certaines philosophies élaborent des utopies (c’est souvent le cas en politique), il en est beaucoup d’autres qui sont de rigoureux appareils logiques de compréhension du monde. Et un fait demeure encore vrai : ni la logique ne peut réduire à elle le mathématique, ni inversement, les deux n’étant que des formes d’expressions de l’infini, et qui ne sauraient non plus réduire à elles l’Art.
    7)Encore : La philosophie ne saurait être compartimentée en deux seules catégories : le Monisme, et le Dualisme. Ce qui signifie non pas que vos propres distinctions sont sans intéret, mais que votre perspective majeure, qui distingue clairement la tradition judéo-chrétienne et l’Hédonisme, est un principe philosophique. Votre position relève d’une attitude philosophique.
    8) Enfin : La philosophie de Platon ne saurait être limitée à la tradition judéo-chrétienne. Il y a beaucoup plus dans cette philosophie, que la séparation du corps et de l’esprit.

    Ceci dit, le rapprochement de l’outil philosophique avec une approche beaucoup plus visionnaire reste pertinente, et digne de réflexion, dans la mesure ou on garde à l’esprit que la vérité alors élaborée est celle du rapprochement, et non plus celles,distinctes, des objets rapprochés.

    Enfin, si l’effort de démonstration scientifique est actuellement la puissance de réalisme la plus probante (qu’en sera-t’il dans 10 000 ans?), c’est un effort qui est incapable de comprendre pourquoi l’ infini mathématique peut mesurer indéfiniment la réalité matérielle. Quant aux abîmes imaginaires….
    La raison, même la plus scientifique et solide, doit aussi savoir parfois abdiquer, sous peine de sombrer dans un excès qui s’appelle le scientisme.

    Bien à vous, et au nom du dialogue (et non du bavardage), qui reste la meilleure école où apprendre à philosopher.

    Commentaire par stroumph le 23 février 2004 à 17h18
  2. Je serais très prudent pour ce qui est de Monsieur Castaneda. Ses fables ( parce que ce sont des fables) et falsifications scientifiques n’ont pas grand chose à voir avec des réflexions philosophiques. Juste pour information: http://lucid-state.org/forum/showthread.php?t=2856

    Commentaire par jimmy le 6 juillet 2009 à 21h17

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